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Panthéon et trajectoires croisées avec des enseignants militants

lundi 24 février 2014 par Luc Bentz

Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay vont donc entrer au Panthéon. Leur point commun est de n’avoir pas été « seulement », si l’on ose dire, de grandes personnalités de la Résistance. Avec un parcours avant, parfois après, mais en tout cas des trajectoires militantes qui, dans trois cas sur quatre ont croisé celle de militants issu du SNI ou de la Fédération (FGE d’avant-guerre ou FEN à partir de 1946). où mieux qu’ici les évoquer ?... sans oublier les menaces du présent, parce que le combat contre la bête immonde reste malheureusement d’actualité.

Le transfert au Panthéon des cendres de Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay fut annoncé par le président de la République François Hollande dans son discours en hommage à la Résistance prononcé au mont Valérien, le 21 février 2014.

Deux femmes, deux hommes ; quatre personnalités, surtout, qui dépassent de beaucoup le seul caractère de personnalité résistante quand bien même il fut déterminant pour nous comme pour eux-mêmes, soit qu’il se fût agi d’un point de départ dans un itinéraire d’exception.

Trois d’entre eux ont appartenu à des réseaux de résistance— et d’abord à l’historique Groupe du musée de l’Homme constitué dès 1940 : Germaine Tillion, Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Jean Zay, on le sait, fut contraint, à une forme de résistance particulière comme prisonnier politique d’un régime de Vichy qui l’exécrait jusqu’à son assassinat par des miliciens de Vichy qui tentèrent même, sans succès, de faire disparaître jusqu’à sa dépouille mortelle.

On sait le rôle joué, à partir de 1958, par Geneviève de Gaulle-Anthonioz dans un soutien absolu à ATD Quart-Monde. On n’ignore pas davantage le rôle politique qui fut celui de Zay ou de Brossolette, pas plus que les engagements pour le peuple algérien qui furent ceux de Germaine Tillion. Il nous semble utile, dans le cadre — justement — du Centre fédéral, de rappeler quelques liens particuliers reliant, directement ou indirectement, ce que nous tofûmes (et sommes encore comme porteur de valeurs historiques et d’un devoir de mémoire) et trois de ces personnalités : Jean Zay, Pierre Brossolette et Germaine Tillion. Non pas que ce prisme soit essentiel pour l’historien, mais cette focalisation particulière est justifiée sur ce site du Centre Henri-Aigueperse/UNSA Éducation.

 Brossolette, Lapierre

Commençons donc pas Pierre Brossolette. Il n’était pas un inconnu pour le Syndicat national des instituteurs dont on sait — à l’époque — le rôle qu’y jouèrent les militants de la Seine. Or le père de Pierre Brossolette, Léon (1868-1938), instituteur originaire de l’Aube comme Georges Lapierre, était devenu, après avoir réussi le concours d’entrée à l’École normale supérieure de l’Enseignement primaire qu’était Saint-Cloud, professeur à l’école normale d’Auteuil en 1903 (l’année même de la naissance de Pierre), un an après que Lapierre y fut entré comme élève-maître. En 1913 et jusqu’à sa retraite, il devint inspecteur primaire de la Seine alors même qu’à partir du milieu des années vingt Lapierre assume des responsabilités au Syndicat national des instituteurs] — le « SN » comme on disait alors — au niveau national comme dans le département de la Seine. Créateur de l’École libératrice (1929), Lapierre ouvrait les colonnes de l’hebdomadaire du SNI à Pierre Brossolette comme à Alain, Albert Bayet, Victor Basch, Paul Rivet, Paul Langevin entre autres.

Le syndicalisme universitaire était pacifiste : le souvenir des massacres de 1914-1918 restait ancré dans un milieu qui avait perdu tant des siens au Front. Les débats furent vifs, à partir de la montée en puissance du nazisme : Brossolette comme Lapierre furent, dès 1938, à la pointe du combat antimunichois, comme ils s’étaient inscrits dans le combats contre l’extrême-droite [1]. La mobilisation d’André Delmas en 1939 conduisit Lapierre à assumer le secrétariat général du SNI, fonction qu’il assuma dans la clandestinité jusqu’à son arrestation en 1943 [2]. En 1940, il avait, avec Claude Bellanger participé à l’organisation de la manifestation pour la Libération de Paul Langevin avant de participer à la manifestation du 11 novembre 1940. Il participe à des réseaux d’information et à la reconstitution de liaisons entre les militants du SNI clandestin.

Le premier avril 1942, une rencontre fut organisée au domicile de Pierre Brossolette entre le colonel Rémy de la Confrérie Notre-Dame (CND) et Lapierre. C’est Louis François [3] qui avait servi d’intermédiaire entre Brossolette, Lapierre et le colonel Rémy [4].

Les destins de Brossolette et de Lapierre s’achevèrent tragiquement après leur arrestation : Brossolette se suicida par crainte de ne plus tenir sous la torture ; arrêté en mars 1943 sur dénonciation, Lapierre, déporté, mourut du typhus à Dachau en mars 1945, non sans avoir impressionné ses codétenus [5] et avoir pu livrer à la postérité, par un courrier sorti clandestinement du camp de concentration, un testament philosophique qui a marqué des générations de militants .

Georges Lapierre dirigea à Paris l’école de la place Lucien Herr, tout un symbole pour la gauche — et sans nul doute pour Brossolette, entré comme cacique [6] et qui s’était orienté par choix et par inclination vers l’agrégation d’histoire [7]. Longtemps, ce fut la seule école primaire parisienne à avoir un nom différent de son adresse ; et l’adresse de l’école Georges Lapierre, dans le 5e arrondissement de Paris — celui-là même dont Paul Rivet, fondateur du musée de l’Homme et fondateur du réseau de résistance éponyme, candidat antifasciste à une élection partielle, fut élu conseiller municipal de Paris en 1935 — est au numéro 2 d’une rue qui a pris depuis le nom de rue Pierre-Brossolette.

Il est des hasards, des coïncidences qui, tout bien considéré, n’en sont pas vraiment.

 Jean Zay, René Paty

De Jean Zay, on sait l’exceptionnel parcours dont la densité cache, tout bien considéré, la relative brièveté : sa carrière parlementaire s’étend sur huit ans, de 1932 à 1940 ; le grand ministère sur trente-neuf mois. Il faut y ajouter les épreuves subies à partir de son arrestation en août 1940, une condamnation aussi injuste qu’infâme, l’emprisonnement et l’assassinat par la Milice. Si le SNI appuya son orientation réformatrice, ce ne fut pas sans divergences ou sans inquiétudes, notamment pour les écoles normales.

Les liens étaient pourtant réguliers entre Jean Zay et le SNI auquel il demanda quelqu’un pour s’occuper de l’enseignement primaire à son cabinet ; Ce fut René Paty, instituteur puis directeur d’école à Paris, arrivé dans la Seine en 1920 et actif militant du SNI. Or évoquer Paty, c’est revenir à Lapierre — Lapierre qui avait confié à René Paty la lourde tâche de la partie pédagogique de l’École libératrice lors de sa création en 1929. Officiellement, René Paty fut donc « chef adjoint » de Cabinet de Jean Zay. C’est cette qualité qui est mentionnée sur la place apposée près de la porte cochère du ministère de l’Éducation nationale, rue de Grenelle, sous le nom de Jean Zay. Après le départ du gouvernement de Jean Zay, il continua son activité au Cabinet à la demande de Jean Zay, auprès de ses successions Yvon Delbos et Camille Chautemps avant de reprendre une direction d’école.

Membre de la loge de l’Étoile polaire du Grand Orient (comme Lapierre), il participa à la fondation du Comité d’action maçonnique qui s’intégra dans l’Organisation civile et militaire (OCM), prépara avec Lapierre et Claude Bellanger [8] les manifestations de 1940 évoquées plus haut. Il apparaît comme un des contacts de Lapierre emprisonné, intermédiaire entre le minister emprisonné et l’Organisation civile et militaire [9].

René Paty fut arrêté dans le même coup de filet que Lapierre, en mars 1943 qui visa le réseau de renseignement composé pour l’essentiel de syndicalistes de l’enseignement et qui était rattaché à Libération Nord. Déporté lui aussi, il mourut au camp de Bergen-Belsen en avril 1945.

 Germaine Tillion contre la bêtise
« qui froidement assassine »

Germaine Tillion, ethnologue, fut résistante. Revenue de déportation (Ravensbruck), elle n’ignora pas ce qu’avaient été à la fois ses travaux et ses engagements. C’est elle qui fut fut aussi à l’origine en 1955, des centres sociaux éducatifs en Algérie, ceux-là même dont les dirigeants, inspecteurs des centres sociaux issus de l’Éducation nationale, furent lâchement assassinés le 15 mars 1962 par un commando Delta de l’OAS de sinistre mémoire.

Avec Germaine Tillion, d’une certaine manière, rentrent donc aussi au Panthéon ces artisans d’humanité que furent l’inspecteur d’académie Max Marchand [10], le grand écrivain et directeur d’école Mouloud Ferraoun, Robert Eymard, Ali Hammoutène, Marcel Basset et Salah Ould Aoudia dont le fils préside aujourd’hui l’Association des amis de Max Marchand, Mouloud Feraoun et leurs compagnons.

Dans le quotidien le Monde daté du 17 mars 1962 [11], Germaine Tillion publia une tribune au titre sans équivoque : « la bêtise qui froidement assassine ».

Elle y écrivait notamment :

« Mouloud Feraoun était un écrivain de grande race, un homme fier et modeste à la fois, mais quand je pense à lui, le premier mot qui me vient aux lèvres c’est le mot : bonté.. [...].
« Et la bêtise, la féroce bêtise l’a tué. Non pas tué : assassiné. Froidement, délibérément...
« Cet honnête homme, cet homme bon, cet homme qui n’avait jamais fait de tort à quiconque, qui avait dévoué sa vie au bien public, qui était l’un des plus grands écrivains de l’Algérie, a été assassiné... Non pas par hasard, non pas par erreur, mais appelé par son nom, tué par préférence, et cet homme qui croyait à l’humanité a gémi et agonisé quatre heures, — non pas par la faute d’un microbe, d’un frein qui casse, d’un des mille accidents qui guettent nos vies, mais parce que cela entrait dans les calculs imbéciles des singes sanglants qui font la loi à Alger...
« Entre l’écrivain Mouloud Feraouan, né en Grande-Kabylie ; Max Marchand, Oranais d’adoption et docteur ès lettres ; Marcel Basset, qui venait du Pas-de-Calais (exactement : de Fousquières - lès - Lens) ; Robert Eymard, originaire de la Drôme ; le catholique pratiquant Salah Ould Aoudia et le musulman Ali Hammoutène il y avait une passion commune : le sauvetage de l’enfance algérienne, — car c’était cela leur objectif, l’objectif des centres sociaux : permettre à un pays dans son ensemble, et grâce à sa jeunesse, de rattraper les retards techniques qu’on appelle « sous-développement ». Dans un langage plus simple cela veut dire : vivre.
[...]
« Dans les centres sociaux on rendait ce programme efficace grâce à quelques ambitions particulières : tout d’abord on ne scolarisait pas « des enfants », on avait calculé comment scolariser, vite, tous les enfants, filles et garçons ; [...]. On voulait aussi que l’enfant instruit ne soit pas un phénomène étranger dans sa famille, et pour cela on avait mis au point des formules d’éducation globale (dite « de base ») ; enfin on y cherchait à augmenter le niveau général de la santé, les activités (donc les ressources) de chaque communauté villageoise où s’était implanté un centre social...
« Et c’était de quoi s’entretenaient ces six hommes, à 10 heures du matin, le 15 mars 1962... »

Les assassins de l’OAS ont encore leurs nostalgiques, tout comme les collaborateurs de 1940-1944 — et ce sont parfois les mêmes, ou si ce ne sont pas ou plus les mêmes, du moins les mêmes propos fondés sur la haine, le racisme et la xénophobie, comme si l’oubli permettait tout, et d’abord de rances exhalaisons qu’on eût pu penser remisées dans les tréfonds de l’histoire.

Preuve s’il en est que la décision de faire reposer au Panthéon, avec les gloires de la République, Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay ne doit pas avoir seulement une vertu commémorative. Parce que le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde, la vigilance s’impose, comme la nécessité d’apporter des réponses — et sans doute des réponses neuves — en pensant davantage à l’avenir qu’au passé.

Luc Bentz


Notes

[1Lapierre était l’un des 31 membres du bureau du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes créé en 1934.

[2Il assumait également le secrétariat général de la Fédération générale de l’Enseignement (FGE) clandestine, tout comme son successeur Joseph Rollo. Après l’arrestation de ce dernier (lui aussi mort en déportation), la direction du SNI clandestion échut à l’auvergnat Jean-Auguste Senèze et celle de la Fédération à Adrien Lavergne qui la conserva, la FGE étant devenue FEN en 1946, jusqu’en 1956.

[3Alors professeur au lycée Henri-VI, il deviendra après la guerre inspecteur général de l’Éducation nationale.

[4Voir cette page du Musée de la Résistance en ligne.

[5Voir notamment le témoignage d’Edmond Michelet sur fr.wikipedia.

[6Major de promotion dans l’argot normalien.

[7Le directeur de l’ENS, conformément à la tradition, eût préféré qu’il se dirigeât vers l’agrégation des lettres.

[8Avant-guerre, secrétaire général administratif de la Ligue de l’Enseignement.

[9Les précisions nous en ont été indiquées dans un échange par courriel avec l’historien Antoine Prost

[10Dans leur haine, les tueurs de l’OAS, assassinaient aussi celui qui, mobilité comme lieutenant en 1939, s’était vu décerner la croix de guerre et avait reçu en 1959 la croix de la valeur militaire.

[11Les archives numérisées en mode texte du site lemonde.fr indiquent le 19 mars, contrairement à la biographie du Maitron. Incertitude à lever, sans doute, par une consultation des archives papier du quotidien. C’est bien la date du 17 mars 1962 qui est portée, de manière manuscrite et imprimée, dans le livre de Jean-Philippe Ould Aoudia L’assassinat de Chateau Royal. Alger : 15 mars 1962, éd. Tiresias-Michel Reynaud, introduction de Germaine Tillion, préface d’Emmanuel Roblès de l’Académie Goncourt, postface de Pierre Vidal-Naquet, Paris,1992.

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